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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 13:51

Une analyse quelque peu polémiste- parue dans Le Point-  d'un professeur de lettres, auteur ou coauteur d'un grand nombre d'ouvrages parus chez différents éditeurs. Il écrit également dans Marianne2.

"J'ai hésité avant d'apporter ma contribution à la polémique artificielle lancée par Farida Belghoul et relayée par tout ce que la France compte d'ignorants, d'obscurantistes et de polémistes intéressés.Comme le signalait tout récemment Le Point, on n'enseigne dans les écoles ni la masturbation, ni l'homosexualité, ni cette fumeuse théorie du genre inventée il y a quelques années par des extrémistes imbéciles sur quelques campus américains, pour avoir mal lu Simone de BeauvoirDes universitaires ont pris les devants pour nier ces dérives imaginaires.

Cependant, la rumeur enfle, portée par les médias, qui, comme dans l'affaire Dieudonné, cherchent du sensationnel là où il n'y avait à l'origine que des spéculations sans fondement limitées à leurs proférateurs. Comme disait le regretté Reiser, nous vivons une époque formidable, et la société du spectacle parvient, d'une semaine sur l'autre, à nous faire oublier le chômage qui grimpe et le pouvoir d'achat qui chute avec les fantaisies d'un humoriste, la goujaterie d'un conducteur de Vespa, et aujourd'hui l'angoisse de parents turcs ou maghrébins mal informés.

Il serait pourtant un peu court de rejeter sur le dur désir de délire un phénomène qui prend feu avec cette rapidité. Il y a chaque jour sur la Toile des milliers de rumeurs qui ne "prennent" pas : pourquoi celle-là a-t-elle couru si vite ?

Charabia et moraline

Partons des faits : peu avant les élections présidentielles, en 2011,Najat Vallaud-Belkacem a installé elle-même les bases de la future rumeur, sans être bien prise au sérieux à l'époque - on ignorait encore qu'elle serait la voix du gouvernement et l'arbitre des droits des femmes, qui en général ne lui demandaient rien : "La théorie du genre, qui explique l'identité sexuelle des individus autant par le contexte socioculturel que par la biologie, a pour vertu d'aborder la question des inadmissibles inégalités persistantes entre les hommes et les femmes ou encore de l'homosexualité, et de faire oeuvre de pédagogie sur ces sujets." 

En dehors du fait que c'est un charabia inaudible pour quiconque n'est pas sociologue de gauche (pléonasme ?), il s'agissait alors de contrer un quarteron de députés qui pensaient de leur devoir de légiférer sur le contenu des manuels scolaires. Prétention délicate : si chaque élu avait un pouvoir d'intervention sur ce qui s'enseigne en classe en fonction des desiderata de son électorat, chacun supprimant ce qui choque tel ou tel, on en arriverait vite à censurer les axiomes d'Euclide. C'est ainsi que, pour complaire aux élus républicains, une majorité d'enseignants américains n'enseigne pas les théories de Darwin. God bless America.

La future ministre aurait-elle pu être moins maladroite ? À l'aune de ses performances ultérieures, qui n'en douterait ? 

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas sur sa politique économique que le gouvernement se fait houspiller : c'est sur les questions "sociétales", comme on dit quand on a décidé de ne pas parler français. Sur le mariage gay, la PMA, la prostitution interdite et toute cette épidémie de "moraline", comme disait Nietzsche, qui s'abat sur l'Hexagone hollandiste. La France des bobos parisiano-parisiens impose son idéologie molle, qui produit, par contrecoup, des réactions dures tout aussi peu pensées.

Privilégier l'instruction sur l'éducation

Ce qu'il faut voir, derrière cette polémique stérile mais qui fait des enfants, ce sont les forces actives.

Que quelques enseignants (sur 850 000) aient pu, un jour, avoir une réflexion un peu provocatrice au détour d'un cours, j'en conviens ; que des cohortes d'éducateurs aient emmené leurs classes voirTomboy, c'est également vrai - mais ça ne témoigne de rien d'autre que de cette idéologie de la "sortie scolaire", nirvana de la pédagogie moderne, que je dénonçais déjà dans La fabrique du crétin . Que le ministère ait cru bon d'inscrire ce film gentillet dans son dispositif "école et cinéma" n'a fait que relancer une polémique dont nous voyons aujourd'hui l'extension. Non : les raisons des rumeurs actuelles sont bien plus profondes. Elles sont, à proprement parler, pédagogiques.

J'ai appris récemment, par un article d'un survivant du défunt Monde de l'éducation, que j'étais partiellement responsable des dérives extrémistes actuelles : prêcher le retour d'un enseignement cohérent, privilégier l'instruction sur l'éducation (qui est, répétons-le, du strict ressort des familles, comme l'avait signalé Condorcet il y a plus de deux siècles), bref, vouloir le retour de la République à l'école, voilà, paraît-il, le terreau sur lequel prospèrent les affirmations les plus folles. Très honoré. Amalgamez, il en restera toujours quelque chose.

Alors, puisque je suis perdu de réputation dans le clan de ceux qui ont tant contribué à faire de l'école ce qu'elle est aujourd'hui, autant expliquer les choses posément.

Éliminer les on-dit familiaux

On n'apprend pas la citoyenneté en la prêchant - pas plus que l'on n'apprend l'égalité des sexes sous la contrainte, ou en l'inscrivant dans les programmes, comme le font les ABCD de l'égalité prêchés par le ministère. On apprend qu'une femme vaut bien un homme, et souvent mieux, en lisant les oeuvres de Marguerite de Navarre ou de Louise Labé, de Mme de Staël ou de Simone de Beauvoir (qui n'a pas eu besoin de cours citoyens sur l'égalité des sexes pour réussir l'agrégation de philosophie à 21 ans) et en sachant ce qu'a réalisé Marie Curie. Plutôt que des ABCD, on ferait mieux de commencer par le b.a.-ba. On manipule déjà moins bien des gens qui savent lire - vraiment lire.

L'égalité ne se décrète pas, elle ne s'enseigne pas in abstracto en dehors des exemples qui la prônent. On sait que l'enseignement de la Shoah, parce qu'il ne s'inscrit pas dans une vraie continuité historique, finit par générer le contraire de ce que l'on croyait pouvoir raisonnablement en attendre. Un génocide rabâché attise les haines plus qu'il ne promeut l'anti-racisme. Sans parler de tous ces génocides plus ou moins ignorés des programmes dont se nourrit le communautarisme moderne, attisé par l'idée toute pédagogiste qu'il faut désormais "respecter" chaque particularisme, et que chaque opinion a la même valeur. Les petits Turcs installés en France ont le droit de savoir ce que leurs arrière-grands-parents ont fait aux Arméniens en 1915-1916. Et leur "parole", émanation directe des "on-dit" familiaux, n'a aucune valeur ! Obtenir le silence, en classe, au lieu de cette rumeur qui sert de bruit de fond à trop de cours, c'est l'obtenir deux fois : dans l'espace-classe et dans les esprits. Si l'instruction a un objet central, c'est l'élimination des clichés, quand bien même c'est en famille qu'ils seraient nés, et la transmission des vrais savoirs.

Le Café pédagogique, cette émanation directe du pédagogisme qui a si bien démantelé l'école de la République, et qui bénéficie de toute l'attention et des crédits généreux du ministre, en conclut que les enseignants discriminent les enfants d'origine étrangère. Alors que l'enseignement que ces idéologues ont mis en place perpétue, de toute évidence, la misère culturelle de tous les enfants arrivés sans bagages. Alors que le "respect" des particularismes et des fanatismes, l'abandon de toute discipline stricte au profit d'une "compréhension" délétère, produit la violence que l'on croyait éradiquer avec de la "compréhension" : c'est si vrai que le lycée de Firminy, dans la Loire, a fini par réagir aux "incivilités" des sauvageons - et que lesdits sauvageons sont carrément devenus sauvages, assurés qu'ils sont de l'impunité.

Le retour du Y'a bon Banania

Ce n'est pas en passant la main dans le dos des barbares qu'on les civilise : c'est en leur enseignant la civilisation, et en pratiquant la tolérance zéro envers ceux qui refusent l'école. Gaston Kelman, en son temps, s'indignait de ces institutrices tout juste issues de l'IUFM voisin, qui reléguaient ses enfants, parce qu'ils étaient métis, dans la case "Africain", "tam-tam" et "palabres". À grands coups de bons sentiments, qui ont remplacé les coups de fouet du Code noir.

Le racisme consiste à voir l'autre a priori comme différent, à l'encourager à s'enfoncer lui-même dans cette différence. À ce titre, le pédagogisme béat qui sévit aujourd'hui dans l'école, c'est le retour hypocrite du "Y'a bon Banania". On en voit les effets tous les jours, et la croyance idiote à la dénaturation des sexes à l'école n'en est qu'une preuve de plus. À force de donner la parole à ceux qui n'ont rien à dire, à force de ménager chaque lobby qui se croit autorisé à proférer des énormités, on finit par entendre des slogans que l'on croyait enterrés, la coalition de tous les fondamentalismes bat le pavé et on ressort les vieilles lunes racistes. Carton plein.

Ce n'est pas en martelant des slogans creux dans les Zep que nous parviendrons à intégrer les enfants perdus de la République française. Et pourtant nous avons besoin d'eux, comme nous avons besoin de tous, et nous enseignons pour eux comme nous enseignons pour tous : c'est en faisant du français, des maths, de l'histoire (de France !) et de la géographie, des sciences et des langues étrangères. Pas en s'auto-flagellant. L'idéologie du repentir alimente les haines. Un élève est un élève, il n'est pas maghrébin ou africain avant d'être élève. Et il n'a pas plus d'excuses que le petit Normand ou le petit Alsacien. D'ailleurs, il peut être africain et alsacien à la fois. Mais, pour un prof compétent, il n'est ni l'un ni l'autre : il est un élève.

Qui sont les vrais réactionnaires ?

Lui trouver des excuses, l'encourager à cultiver ses pseudo-racines, alors même qu'il est né à La Courneuve ou à Marseille 13e, "comprendre" qu'il bafoue le drapeau français, pratiquer la permissivité à grande échelle et le noter différemment sous prétexte de ses origines, voilà le vrai racisme. Et c'est ce que les gourous de l'école moderne prêchent sans discontinuer. La pédagogie vraie est un humanisme, le pédagogisme est un totalitarisme. À force de "compréhension" et de pédagogie molle, nous glissons tout doucement vers le fascisme.

Alors, qui sont les vrais réactionnaires ? Je veux le retour de la République à l'école - pas son délitement dans je ne sais quelle démocratie qui donnerait le droit de dire des bêtises à n'importe quel illuminé. C'est à l'École de dispenser les Lumières - sinon la nuit va se faire très vite".


Par , agrégé de lettres modernes. 

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