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19 novembre 2016 6 19 /11 /novembre /2016 15:57
Peter Sloterdijk : "On ne peut plus se fier au principe de majorité intelligente...le peuple est une fiction. Le populisme, le décisionnisme des esprits simples. Et l'incompétence en politique, le nouveau charisme".
( Propos recueillis par Christophe ONO-DIT-BIOT le 19/11/2016 dans| Le Point  )
 

Le Point : Jamais, depuis des années, le mot « peuple » n'avait été aussi martelé. C'est qui, le peuple ?

Peter Sloterdijk : Le peuple, ça n'existe pas. C'est une fiction, un concept du XVIIIe siècle, néfaste car il produit des effets d'unification fausse, une illusion d'homogénéité. Toute ma vie, j'ai rencontré des hommes et des femmes, j'ai vu des jeunes et des vieux, mais je n'ai jamais vu un peuple. Le populisme actuel, c'est simplement la continuation de cette fiction.

Une fiction qui porte ses fruits...

La politique devient de plus en plus irrationnelle et dictée par les émotions. Le temps est peut-être venu de se demander s'il ne faut pas en revenir aux techniques de gouvernement des anciennes cités grecques. Une bonne partie des élections s'y réalisait par des loteries. Dans les lots qu'on pouvait choisir, on présentait des personnages testés par un processus beaucoup plus long qu'une campagne électorale, un « moment » qui, on l'a vu avec Trump, tend à devenir de plus en plus une terrible clownerie. C'est ce que propose l'historien et écrivain belge David Van Reybrouck, et je crois comme lui que le principe de la loterie peut agir comme un véritable contrepoison à ces infections paradémocratiques qui touchent nos démocraties. On ne peut plus se fier au principe de majorité intelligente. D'ailleurs, regardez les taux de participation : peut-on encore parler d'une majorité de citoyens qui votent ?

Que vous inspire la théorie en vogue de « post-vérité » ?

Cela a à voir avec une régression intellectuelle collective : on n'arrive plus à se représenter des états de fait complexes. La mobilisation des émotions l'emporte largement sur la description neutre. C'est ce que j'appelle la « frivolisation progressive de la sphère publique » ; elle va de pair avec un désespoir collectif réel. C'est un fait social qui a commencé en France au temps de la fête impériale, sous Napoléon III. Le bonapartisme est alors énoncé comme un moyen de domination et de démobilisation politique des masses, séduites, distraites par ce qu'on appelle aujourd'hui l'entertainment. Notre « fête impériale », désormais, passe par les écrans, dont le débit de frivolité est assez substantiel, vous en conviendrez.

Ne voyez-vous pas dans l'élection américaine la réappropriation de la démocratie par les couches populaires, qui s'en étaient senties exclues par ces « élites » qu'elles exècrent ?

Je ne vois pas forcément à l'oeuvre un sentiment « anti-élites », car ces couches populaires supportent très bien l'élite de l'argent, dont Trump est l'incarnation. Elles adorent aussi l'élite sportive, au point qu'elles trouveraient même mesquin de contester les revenus des joueurs de foot ou des pilotes de formule 1, qui gagnent pourtant plus de mille fois ce qu'ils gagnent. Peut-être parce que ces élites sportives les divertissent dans cette « fête impériale » et qu'elles remplissent, donc, leur part du contrat… L'élite culturelle, c'est vrai qu'elles détestent. Pourquoi ? Parce qu'elle provoque leur mauvaise conscience. Les habitants de nos démocraties occidentales savent qu'ils se sont abstenus volontairement du meilleur, qu'ils ont décidé eux-mêmes de se contenter de l'équivalent culturel du fast-food et que c'est leur faute s'ils ont laissé passer les occasions d'une rencontre approfondie avec les écrivains, les artistes, les cinéastes. Pour la sphère politique, c'est encore différent. Qu'est-ce qu'une élite ? C'est un groupe social qui jaillit d'un processus de sélection ; une aristocratie fonctionnelle, non héritable, car c'est la compétence qui est en jeu, et la compétence n'est pas héréditaire.

La crise aidant, la compétence n'a plus le vent en poupe...

Non, et l'atmosphère de nos démocraties ressemble à celle d'un pavillon de cancérologie dans un grand hôpital où les patients ne font plus confiance au médecin... La foule rêve désormais d'une autre élite qui se distinguerait, non plus par les compétences, mais par les qualités qu'on attribuait jadis aux guérisseurs miraculeux, fait renforcé par le fait que la politique a toujours comporté un élément de projection quasi religieuse. On reproche à Donald Trump d'être un grand simplificateur ? Mais la simplification, c'est un privilège royal... car, autrefois, le roi, grâce à sa position au-dessus de la loi, disposait du moyen classique de la simplification : la décision. Le populisme est le « décisionnisme » des esprits simples. Quant à Trump, il possède vraiment le charisme de l'incompétence, doublé du charisme de l'innocence du fait qu'il est un phénomène apolitique devenu politique. Une savante américaine vient de montrer, logiciels linguistiques à l'appui, que dans ses discours il s'exprime comme un écolier de 10 ans. Ce qui place ceux qui l'écoutent devant un choix : ou c'est un idiot ou c'est un messie. La moitié de l'Amérique qui votait s'est résolue à miser sur sa fonction messianique. Beaucoup de gens font semblant de croire que seule l'incompétence peut nous sauver. L'époque appartient à l'enthousiasme de la régression.

Cela peut-il se passer en France, où l'on se méfie des messies et où l'on a coupé la tête du roi ?

La France devrait s'inquiéter. La période Hollande a tellement signé l'effritement de la gauche qu'on ne voit pas qui pourrait incarner de façon cohérente le principe d'espérance, consubstantiel à la gauche. La France est la patrie d'un double héritage : si elle porte le flambeau du progrès, elle est en même temps le foyer de tout ce qui est « réaction ». Aujourd'hui, le Front national propose une nouvelle réaction qui s'inscrit dans un mouvement quasi global des déçus, des laissés-pour-compte, des enragés. En fait, le FN a le charisme de l'incompétence pour lui - ce qui le lie structurellement au trumpisme - et une partie considérable de la nation, orpheline d'espérance, ne semble pas neutre à l'égard de ses propositions. Le véritable drame dans tout cela, c'est que la gauche a perdu le rapport avec le progrès réel. Pour se définir, elle s'appuie de plus en plus sur la « réaction » pour affirmer qu'elle en serait le contraire. En vérité, elle ne sait plus guère ce que la notion « action » veut dire. Elle se contente de n'être qu'une réaction à la réaction. Bientôt, on verra jusqu'où l'enthousiasme de la régression peut aller dans la patrie des Lumières.

Peter Sloterdijk, né le 26 juin 1947 à Karlsruhe, est un philosophe et essayiste allemand. Professeur de philosophie et d'esthétique à la Hochschule für Gestaltung de Karlsruhe, il fut recteur du même établissement entre 2001 et 2015 .

 

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Published by le modérateur - dans réflexions politiques
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