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5 novembre 2016 6 05 /11 /novembre /2016 16:52
L'interview d'Emmanuel Macron pour Challenges.fr.
A rebours d'une partie de la droite mais également d'une frange importante du Parti socialiste, Emmanuel Macron défend une "conception libérale de la laïcité".
Pour une République qui rassemble au lieu de stigmatiser.
 
Challenges.fr: Vous avez récemment dénoncé les tenants d’une laïcité « revancharde ». Ces propos ont provoqué une intense polémique. A l’époque des assauts politiques lancés par l’islamisme politique, votre conception d’une laïcité dite « ouverte » n’est-elle pas obsolète ?
 
Moins que jamais. Au plan historique, on a tort d'affirmer que ma vision de la laïcité n'est pas pertinente. Ceux qui le prétendent s’égarent. Pour s'en convaincre, il suffit de lire les débats parlementaires ayant conduit à la loi de 1905 et bien mesurer en quoi les conceptions équilibrées d'Aristide Briand s’éloignaient d’autres, clairement hostiles à la religion en tant que telle. La laïcité à la française, celle qui résulte de la grande loi de séparation entre les églises et l’Etat du 9 décembre 1905, est une liberté avant d'être un interdit
 
Je maintiens qu'aujourd'hui certains défendent une vision revancharde de la laïcité. Une laïcité qui, avant tout, pose des interdits, lesquels, au passage, se manifestent surtout à l’encontre d’une religion en particulier. Cette conception particulière de la laïcité entend reconstruire l'identité de la République contre un monothéisme- jadis le judaïsme ou le protestantisme, hier le catholicisme, aujourd’hui l'islam. Cette laïcité-là a déjà existé dans notre histoire, avec son lot de conflits. Elle conteste en réalité que la religion puisse s'intégrer dans la vie républicaine. C’est une version radicale et extrême de la laïcité qui fait recette sur les peurs contemporaines. C’est ce que j’appelle le laïcisme. Ce n’est pas ma conception et ce n’est pas notre histoire.
 
Il faut préserver comme un trésor la conception libérale de laïcité qui a permis que dans ce pays, chacun ait le droit de croire ou de ne pas croire, l’expression se lisant d’ailleurs dans les deux sens…. On fait remonter la laïcité à la IIIe République, mais n’oublions jamais que nous sommes aussi le pays du Traité sur la Tolérance de Voltaire. Ne tombons pas dans une vision rétrécie de la laïcité
 
« Rétrécie » ? Et pourquoi donc ?
 
La laïcité, il ne faut jamais cesser de le rappeler, c’est un principe de liberté, c'est la capacité donnée aux consciences d'évoluer de manière libre dans la société par rapport au religieux. C'est un élément fondamental garantissant l'autonomie de la société et de la communauté nationale face au fait religieux. L'Etat est laïc, pas la société. Voilà le socle de la laïcité, sa vérité historique. Le laïcisme qui se développe aujourd'hui, à gauche et à droite, est une conception étriquée et dévoyée de la laïcité qui dénote à la fois une insécurité culturelle profonde et une incompréhension historique de la France.
 
Je ne prétends pas, cependant, que toutes les situations soient simples. Ne soyons pas naïfs : certaines tendances d’un islam particulièrement rétrograde sont à l’œuvre dans notre société pour venir en quelque sorte « tester » les limites de la laïcité, pour monter en épingle des comportements isolés ou minoritaires et provoquer des réactions négatives qui se retournent ensuite contre la laïcité et la République. Ainsi du malheureux débat de cet été sur le « burkini ». Le port de ce vêtement de plage, inventé il y a quelques années par une styliste australienne, n’a absolument rien de cultuel, chacun le sait. Il n’est ni une tradition, ni une pratique religieuse et c’est donc bien à tort qu’on a voulu l’encadrer sous l’angle d’un principe de laïcité mal compris. En revanche, l'État impose, et heureusement, des règles de vie en société comprenant le respect intransigeant de certaines valeurs : l'égalité entre les hommes et les femmes, la civilité, l'ordre public… A cet égard, des maires ont eu la volonté de faire respecter ces valeurs et l’ordre public en particulier qu’ils estimaient mis en danger. Je peux le comprendre même si le juge administratif a estimé, dans les espèces dont il était saisi, que les conditions n’étaient pas réunies.
 
Mais votre vision de la laïcité ne reste-t-elle pas théorique, inadaptée, répétons-le, au contexte actuel ?
 
C’est tout l’inverse ! La laïcité revancharde construit du communautarisme, c'est cela le paradoxe ! Interdire le voile à l'université, ce serait par exemple une erreur profonde, une décision contre-productive. Qu'à l'école, tous les signes religieux soient interdits, oui ! Il s'agit de jeunes enfants en situation de minorité intellectuelle et citoyenne. Mais l'université, elle, est le lieu des consciences éclairées, c'est même le lieu de la vibration politique. Si quelqu'un arrive avec le voile, il dispose de cette liberté parce que c'est en principe une conscience éclairée.
 
Je ne suis pas naïf: ce qui trouble, c'est le risque que cette jeune femme voilée ait subi une pression maximum, qu'elle ait été contrainte. Il n'empêche: interdire le voile à l'université, c'est paradoxalement interdire à cette jeune femme d'avoir ce qui serait peut-être la seule expérience qui lui permettrait de sortir de sa communauté, d'accéder à un universel, au savoir, à des expériences qui pourraient l’émanciper. En lui refusant cet accès, on renforcerait le communautarisme puisqu'elle serait renvoyée à son quartier, à sa situation, à son confinement social. En ce sens, les laïcistes favorisent le communautarisme dans les quartiers car ils recréent du clivage. Ils favorisent une identité qui se construit contre la République au prétexte que cette république exclurait.
 
Vous croyez pouvoir faire le lien entre eux qui s’excommunient ?
 
J'irai partout en France et je rencontrerai des Français qui ne pensent pas comme moi. La force de la République? Savoir parler à toutes les sensibilités, tout en assumant qu’il puisse y avoir des désaccords. Notre République ne se définit pas en construisant des interdits ou en mettant tel ou tel à l'écart de la communauté nationale. Ce serait un contresens absolu.
 
Quel est le rapport que nous voulons construire avec le fait religieux dans notre société? Je pars du principe que la République n'a pas vocation à apporter une transcendance spirituelle. Or, l'homme est ainsi fait, et certains plus que d'autres, qu'il peut ressentir le besoin d'une transcendance religieuse ou spirituelle – ou d’une immanence porteuse de sens. La République permet à chacun d'avoir accès à cette vibration individuelle et spirituelle. Ce qui n’est pas acceptable, c'est que des citoyens, au titre de cette transcendance, créent un désordre public dans la nation ou ne respectent pas les lois de la République.
 
Le champ lexical qu'on utilise pour évoquer le religieux est parfois malsain. On demande à des croyants, aux musulmans en particulier, d’être « discrets » ou d’être « modérés ». Ce sont des expressions bien curieuses. Pour un croyant, la foi ne se « modère » pas, elle se vit, parfois intensément. Or l’Etat n’a rien à faire dans le mystère de l’âme. La République édicte des règles de vie commune qui doivent être scrupuleusement respectées, mais n’a pas vocation à réglementer notre intimité spirituelle. Si le communautarisme, notamment religieux, a prospéré, c’est bien sur les ruines de nos politiques économiques et sociales, encouragé souvent il est vrai par les influences mortifères de puissances étrangères. La société statutaire sans perspectives de mobilité a créé du désespoir social. Nous avons laissé s'installer dans notre société une fragmentation qui est le ferment de ces communautarismes. La responsabilité de la République est fortement engagée sur ce terrain, qui relève directement de son rôle.
 
Vous savez fort bien que l’islam prosélyte pose aujourd’hui, en Occident et en France, des problèmes et des difficultés particulières. Cela ne sert à rien de le nier…
 
Venons-en à l'islam et aux musulmans. Il est évidemment indispensable d'aborder sans détour le sujet de l'islam en France, mais veillons à ce que la laïcité ne soit pas le seul point d’entrée. Il y a aussi l’éducation, le social, l’économique.
 
Le cœur de nos difficultés, ce n’est pas l’islam en général c’est le développement d’un fondamentalisme, en particulier salafiste, qu’il soit quiétiste ou non, qui se construit contre la République et ses valeurs.
 
Les salafistes, élaborant une stratégie consciente et ordonnée, se sont installés dans les quartiers abandonnés par la République pour remplacer les services publics, les associations, et même parfois les commerçants. Ils ont mis en place avec une redoutable efficacité un travail de proximité. Ce communautarisme musulman existe dans des cités, des quartiers où la solidarité, la présence économique et sociale de l’Etat, ont reculé, provoquant un surcroît d'isolement, donc un désespoir qui bien vite a dégénéré en repli identitaire. Ensuite, les salafistes ont construit une idéologie dangereuse s'appuyant sur un fondamentalisme religieux, important dans les quartiers, un imaginaire bien précis, fondé sur de l’entraide communautaire mais aussi sur des figures de héros glorifiés par leur propagande. La question qu’il faut se poser, c’est de savoir pourquoi les salafistes rencontrent un tel écho aujourd’hui y compris en particulier auprès de jeunes au départ peu versés dans la religion, nés, éduqués, employés dans notre pays.
 
Oui, nous affrontons un problème de communautarisme dans toutes ses composantes, religieuses, politiques, économiques et sociales. Nous ne pouvons le traiter qu'en réinvestissant ces quartiers, en redonnant de la mobilité sociale et des perspectives à ces jeunes et moins jeunes, en leur proposant une dignité dans notre société. Si on les assigne à résidence, si on les cantonne dans un quartier, la République devient alors une machine à fabriquer du communautarisme. Quand la République estime que l'aide sociale suffit à tout, elle ne construit pas les voies d'une indispensable mobilité sociale.
 
Comment les jeunes des cités peuvent-ils rejoindre les centres villes? Comment se fait la scolarité, dans nos quartiers? Comment s'organise l'accès à l'emploi ? Aux services publics ? A la culture ? Nos réponses ne sont pas suffisantes.
 
Bref vous reprenez à votre compte l’ensemble des arguments que la gauche dite « morale » utilise sans effet depuis des décennies.
 
La gauche morale a considéré qu’il fallait tout promettre à ces quartiers sans comprendre l’envie de mobilité de ceux qui y habitent : ils ont le droit d’avoir envie d’en sortir, et il faut les y aider ! La vérité est que ces jeunes, et nous le savons tous, sont assignés à résidence. Les salafistes se sont engouffrés dans cette brèche puisque nous leur avons laissé la place. Ils ont proposé un absolu ravageur, menteur, destructeur et totalitaire. Il faut désenclaver ces quartiers, recréer de la mobilité économique et sociale. Et bien entendu nous devons démanteler les associations perverties ; pour cela, nous disposons déjà du corpus juridique permettant de le faire. Je ne suis pas dans l’incantation à cet égard. Tout ici est une affaire de volonté et de mise en œuvre. Il y a une autre question à se poser: l'islam est-il par définition une religion politique? Il me semble que ce n'est pas une fatalité.
 
 
 
 
C’est pourtant ce qui est ressenti !
 
Il existe le risque d'un fondamentalisme croissant qui mord sur une communauté qui pourrait donc se vivre et se sentir de plus en plus en dehors de la République et de ses lois. Tout cela se traite d'abord et avant tout par l'éducation, par l'idéologie, par le discours politique, par les mots et les symboles. Ce combat se mène à l'école. Quand la République exclut, elle renvoie les gens à ce qu’ils croient être leur identité, celle d’origine de leurs parents.
 
Nous ne pouvons plus traiter l'islam avec une arrière-pensée postcoloniale. Le problème de l'islam en France aujourd'hui, c'est qu’il entretient un rapport de domination avec plusieurs pays étrangers (on parle « d’islam consulaire »), c’est d'avoir très peu de visibilité sur la véritable nature des prédicateurs qui parcourent la communauté. Les pouvoirs publics s'entretiennent avec les présidents d'association, une sorte de vitrine légale, tandis que, derrière, le prédicateur venu d’ailleurs et qui souvent ne parle pas français délivre des prêches intolérables. Voilà pourquoi il est important de structurer l'islam en France.
 
Il faut le faire avec énergie, sans faiblesse ni esprit de complaisance. Et pour conduire cette mission à bien, il ne faut plus considérer les Français de confession musulmane comme un corps étranger, sinon nous les renvoyons à une situation de minorité. Le politiquement correct rappelle sans cesse qu’ils sont Français avant tout. Il est temps d’agir en cohérence avec cette affirmation. Il existe en France, des musulmans instruits, intégrés à la société et à l’économie du pays, pieux et indépendants des puissances étrangères. C’est à cette génération de musulmans qu’il faut confier le pouvoir d’organiser la communauté. Il y a maintenant urgence.
 
Alain Juppé pourrait tenir les mêmes propos…
 
Je n'aurais pas employé le terme "d'identité heureuse". C’est trop statique, trop loin de la réalité et je ne sais pas très bien ce que cela signifie. Une identité, par nature, n’est pas « heureuse » ou « malheureuse ». Une identité est en mouvement et se construit sans cesse. Elle peut même connaître des tensions au gré des incertitudes ou des inquiétudes qui s’expriment comme c’est le cas dans notre pays en raison de l’absence de choix politiques clairs ces dernières décennies. Il n'en est pas moins vrai que j’ai avec Alain Juppé des convergences sur ce que peut et doit être la vie en société.
 
L'essentiel, c'est de savoir comment reconstruire une histoire positive de la République. Je suis pour une politique qui regarde en face l'insécurité culturelle et sociale d'une partie du pays. Les générations précédentes ne connaissaient pas ces difficultés parce qu'il y avait du progrès. Quand la projection collective vers le progrès s’efface peu à peu, quand la République ne propose plus aux citoyens un avenir commun meilleur, quand elle les laisse dans un instantané qui déséquilibre tout, alors ils se replient dans leurs petites et grandes différences. Dès lors, l’horizon de la guerre civile est partout.
 
Comment l’éviter ?
 
Il faut reconstituer, je le répète, une histoire positive. Pour cela il est indispensable d'expliquer les phénomènes de transformation. Oui, des choses vont profondément changer. Nous sommes entrés dans une économie de la connaissance, de l'innovation, avec des transformations radicales. Notre défi est d'acquérir la plasticité nécessaire à la réussite. Nous disposons de formidables ressources pour assurer notre développement industriel et économique. Nous avons une nouvelle histoire industrielle à écrire.
 
La France peut et doit jouer un rôle fondamental dans cette économie du savoir et de la connaissance. Mais pour cela, il est indispensable de réinventer un solidarisme contemporain, d’expliquer aux Français que l'Etat ne va plus défendre leurs statuts, mais qu'il va les protéger en leur donnant des droits individuels dont il sera le garant. Oui, il va falloir accepter des changements de vie ; mais ces changements devront permettre à chacun de trouver sa place. Cette vie se composera différemment avec un engagement de formation que nous ne tenons plus, une promesse d'émancipation sociale que nous ne respectons plus. Il sera nécessaire de réinventer plusieurs fois sa vie professionnelle. C'est une promesse de mobilité avec des sécurités. C’est pour construire ce projet de rénovation que je m’engage et que j’ai créé En Marche ! : La conviction est que ce grand bouleversement qui est devant nous va mobiliser toutes les énergies du pays et nous permettre de réinventer notre histoire commune. Les appareils politiques existants n’ont plus la capacité intrinsèque d’emmener ce mouvement, ils y sont même un frein, et créent au sein de notre société une grande tension. Nous devons ensemble dépasser les vieux clivages et fédérer ceux qui ont envie que la France prenne sa place dans le XXIe siècle. Je crois que ma génération ressent cela comme une urgence absolue, que les plus jeunes sont déjà dans ce mouvement et que les plus âgés savent intimement que leurs enfants ou petits-enfants ne pourront plus vivre dans ce qui a construit leur vie. Le moment est venu de nous réinventer.
 
Nous avons à peine évoqué l’Europe. Un signe de désintérêt ?
 
C’est vous qui posez les questions ! Les politiques ont malheureusement déserté le champ européen….C’est une erreur car, au cœur de cette réinvention collective, se trouve l’Europe. Depuis plusieurs siècles, il n’est pas d’Histoire de France qui ne soit aussi une histoire de l’Europe. Mais depuis vingt ans, notre discours prétend que tous les problèmes viennent de l'extérieur, sans jamais prendre notre part nationale du fardeau. Nous avons installé l'idée que l'Europe était un problème. Or la véritable souveraineté sur bien des sujets est et sera européenne.
 
Il sera indispensable de retrouver une maîtrise de notre destin collectif par le biais d'une politique européenne de développement- notamment sur les sujets sécuritaires, l'espace nécessaire pour réguler la révolution numérique, la transition énergétique, le phénomène migratoire à gérer pour les décennies à venir en raison des déstabilisations géopolitiques et climatiques. Sur ces sujets déterminants, l'Europe est notre véritable territoire de souveraineté. Concédons que nous avons commis une erreur politique majeure : nous avons laissé les nationalistes capturer la notion de souveraineté. Or la souveraineté, ce n'est rien d'autre que la maîtrise d'un destin collectif. Savoir quelle Europe nous voulons, ce qu'elle doit nous apporter, ce qu'elle peut corriger, voilà un vrai grand débat démocratique à entretenir avec les peuples, afin de retisser le lien européen. L’un des défis majeurs des prochaines années sera pour la France, en lien avec ses principaux partenaires, de rebâtir un projet politique européen plus ambitieux, plus simple, plus démocratique et efficace. Un projet sur dix à quinze ans qui construira un cœur d’Europe prêt à s’engager plus avant.
 
Dans la vaste réinvention nationale qui nous attend, ce lien est vital. Sans cela, nous nourrirons la dissension et les conflits qui ont meurtri notre Histoire. La France est grande quand elle est grande en Europe et que l’Europe est forte.
Emmanuel Macron en meeting au Mans le 11 octobre. SIPA/CHAMUSSY

Emmanuel Macron en meeting au Mans le 11 octobre. SIPA/CHAMUSSY

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