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13 juin 2016 1 13 /06 /juin /2016 12:55

 Les anarchistes ne se contentent pas de rejeter l’autorité. Au cours de leur histoire, ils n’ont eu de cesse d’inventer de nouvelles formes d’organisations collectives. Où sont-ils aujourd’hui ?

C’est lors de la Révolution française, et particulièrement pendant la Terreur, que le terme « anarchiste » apparaît en France, synonyme de criminel et d’asocial. Pour beaucoup, aujourd’hui encore, il rime avec le désordre et le chaos. C’est pourtant un contresens. Le véritable renversement sémantique est effectué par Pierre Proudhon dans son premier mémoire sur la propriété, en 1840 :Qu’est-ce que la propriété ? À partir de cette date, l’anarchisme va commencer à cheminer, en tant que courant philosophico-politique, dans le paysage idéologique. Il va se structurer, avec ses pères fondateurs, ses théories, ses implications historiques, ses dissensions et ses ramifications, à gauche comme à droite de l’échiquier politique.

L’essentiel de son élaboration conceptuelle a lieu au cours du 19e siècle. Trois grands théoriciens vont en dessiner les courants : Proudhon avec le mutuellisme, Mikhaïl Bakounine avec le collectivisme et Pierre Kropotkine avec le communisme libertaire(encadré). Ces courants, qui se distinguent essentiellement sur des questions économiques relatives à la répartition de la propriété et des revenus, ne sont cependant pas étanches. Ils se réunissent tous sous la bannière d’un anarchisme « social » qui peut se distinguer notamment d’un anarchisme « individualiste » dont Max Stirner est le plus incontournable représentant. Ce dernier rejette toute entrave à la liberté individuelle, la libre association des individus lui paraissant la seule forme valide d’organisation sociale.

Les anarchistes n’ont jamais séparé l’idée de la pratique, l’une influençant l’autre. Ils ont par exemple été à l’initiative des bourses de travail pour les travailleurs ou des communes autogérées, où chacun travaille et participe selon ses capacités. Ils ont parfois prôné l’action directe (dont le terrorisme constitue une modalité exceptionnelle). Le bouillonnement révolutionnaire qui marque l’Europe de la fin du 19e à la deuxième moitié du 20e siècle est l’occasion pour les anarchistes de faire montre du bien-fondé de leurs idées. La commune de Paris va inspirer de nombreux théoriciens et militants dans la mise en pratique des idées libertaires. Ainsi, Bakounine, dans La Commune de Paris et la notion de l’État, peut-il affirmer que cette expérience parisienne est sans doute la première à nier radicalement l’État tout en concevant de nouvelles formes d’organisation politique et économique. Le coup d’État bolchevique marque aussi une étape. De 1917 à 1921, en Ukraine, se mettent en place des communes autogérées et égalitaires sur une zone d’influence qui s’étire sur plusieurs milliers de kilomètres, d’Odessa à Rostov, de Kharkov à la mer d’Azov.

Mais c’est lors de la guerre d’Espagne que l’anarchisme va prendre une véritable ampleur. En 1934, le syndicat anarchiste espagnol la Confédération nationale du travail (CNT) compte 1 577 000 adhérents. En 1936, dans la foulée de la révolution, on dénombre environ 350 collectivités en Catalogne, 500 au Levant, 450 en Aragon ou encore 240 en Nouvelle-Castille. L’autogestion est organisée dans trois directions complémentaires : les statistiques pour organiser l’économie, les nouvelles techniques qui doivent permettre de restructurer l’économie, notamment en concentrant les industries et en développant les innovations ; enfin la culture, qui ouvre sur une nouvelle vision du monde, grâce notamment aux écoles. La collectivisation lors de la révolution espagnole a concerné environ deux millions de personnes et demeure aujourd’hui encore l’expérience de référence du mouvement anarchiste. En proie à une guerre civile dans la guerre civile avec leur lutte contre les staliniens qui tentaient de reprendre le pouvoir, et presque sans soutien international, les anarchistes ont fini par fuir le franquisme et s’entasser dans les camps de réfugiés en France.

Le souffle libertaire

Au-delà de ces épopées révolutionnaires, les anarchistes ont considérablement influencé les mouvements sociaux au 20e siècle, en particulier via le syndicalisme qui encourageait les travailleurs à recourir à la grève générale et à instaurer des caisses d’assurances mutuelles. Le syndicalisme révolutionnaire voit ses principes clairement énoncés avec la charte d’Amiens, adoptée en 1906. Les principes d’organisation du syndicat de la CGT, d’inspiration anarcho-syndicalistes, préfigurent l’organisation sociale future : les pouvoirs ne peuvent être monopolisés, les mandats sont contrôlés, les responsables sont révocables, les décisions n’ont pas force de loi, les minorités étant prises en compte dans leur choix de ne pas y souscrire.

Ce souffle libertaire existe toujours dans les mouvements contestataires de la seconde partie du 20e siècle et, quoique plus discrètement, aujourd’hui. Mai 68 en fut bien sûr traversé. Plus récemment, l’autogestion est redevenue une idée-force, notamment au sein des mouvements altermondialistes ou en Amérique du Sud avec les zapatistes. Dépossédés ou sous la menace d’expulsion de leurs terres ou de leur travail, de nombreux peuples d’Amérique du Sud s’organisent en effet pour se réapproprier la chose économique et la chose politique, leur lutte prenant la forme de pratiques collectives d’inspiration libertaire même si elles ne sont pas toujours revendiquées comme telles. La réappropriation de l’espace de vie se fait ainsi sous la forme de constitutions d’assemblées citoyennes et de démocratie directe, d’occupation des terres ou des lieux de production comme les usines, la résolution collective des besoins sociaux comme l’éducation, la santé, etc.

Dans les années 2000, nous retiendrons tout particulièrement la récupération d’entreprises par les travailleurs en Argentine, suite à la crise de 2001, et la commune d’Oaxaca, au Mexique en 2006, qui va donner naissance à un vaste mouvement de démocratie directe et d’autogestion. Ces mouvements dépassent ainsi la seule lutte en termes de classes, et s’ouvrent aussi aux problématiques culturelles, concernant notamment le rapport à la terre, aux coutumes, etc.

L’expérience kurde en Syrie

Aujourd’hui encore, nous retrouvons l’empreinte anarchiste au Moyen Orient avec les Kurdes syriens de Rojava, le préambule de la Constitution, nommé « Contrat social », stipule que « les territoires de la démocratie autogestionnaire n’admettent pas les concepts d’État-nation, d’armée nationale ou de religion d’État, de gestion centralisée ou de pouvoir central, mais sont ouverts à des formes compatibles avec les traditions démocratiques pluralistes, ouvertes à tous les groupes sociaux et toutes les identités culturelles, à la démocratie athénienne, et à l’expression des nationalités à travers leurs organisations. »

Au sein de ce Kurdistan syrien, le Tev-Dem (le Mouvement de la société démocratique) semble s’inspirer d’une tradition libertaire qui remonte à la commune de Paris. Il décrit ainsi le rôle des communes : « Les communes sont les plus petites cellules et les plus actives. En pratique, elles constituent une société prenant en compte la liberté des femmes, l’écologie, et où est instituée la démocratie directe (…). Les communes instituent leur propre pouvoir en construisant des organismes tels que les communes agricoles dans les villages, mais aussi des communes, coopératives et associations dans les quartiers. Il faut former des communes dans la rue, les villages et les villes, avec la participation de toutes et tous les habitants. Les communes se réunissent chaque semaine, et prennent leurs décisions au grand jour, avec leurs membres de plus de 16 ans. » Le programme de Tev-Dem, basé sur l’autogestion, l’écologie, le féminisme et la démocratie directe, a vite consisté à organiser des groupes de base dans les rues, dans les quartiers des villes afin de débattre des questions sociales et mettre en pratique ses principes directeurs. Comme en Ukraine en 1917 ou en Espagne en 1936, il ne s’agit pas de gagner la guerre pour ensuite commencer la révolution sociale mais bien de commencer tout de suite la révolution.

La liberté est difficile, elle se prend, s’apprend, s’exerce et demande des efforts. Thucyclide écrivait : « Il faut choisir : se reposer ou être libre. » Face aux crises qui traversent actuellement le monde – crise du capitalisme, crise de la représentation, crise de l’environnement, crise d’un projet d’avenir commun –, l’anarchisme invite à dynamiter certaines dichotomies : capitalisme et communisme, démocratie et libéralisme, individu et société, nature et culture, théorie et pratique. En ce sens, même s’il n’est pas n’est pas toujours consciemment formulée, l’anarchisme reste vivant par les aspirations dont il est porteur.

 

Édouard Jourdain, dans scienceshumaines.com

Docteur en études politiques et chercheur en philosophie politique, il a publié, entre autres, L’Anarchisme, La Découverte, coll. « Repères », 2013.

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Published by le modérateur - dans réflexions diverses
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commentaires

le modérateur 13/06/2016 15:10

Dans un livre qui connut un très grand succès, en 1974, au moment où les campus californiens sont pris par une fièvre " anarchiste ", le philosophe américain R. Nozick s'impose comme l'un des chefs de file des " libertariens ", qui redoutent un trop grand pouvoir de l'Etat. Contre John Rawls et sa Théorie de la justice favorable à un Etat fort capable d'assurer certaines mesures de redistribution, R. Nozick affirme d'abord le droit des individus. S'il ne prône pas le retour à un état de nature, il défend la conception d'un " Etat minimal ", qui se limiterait à protéger les citoyens de la violence et à garantir l'application des contrats, car " tout Etat plus étendu que l'Etat minimal violerait le droit des individus ". Le rôle de l'Etat doit donc se limiter à celui d'un " veilleur de nuit ".