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16 mai 2016 1 16 /05 /mai /2016 15:51

Dans un entretien réalisé avec Vincent Tremolet de Villers, le philosophe explore notre rapport à l'argent et la société de consommation.

 

«Moi, le pognon, ça m'émeut!» Michel Audiard n'était pas Max Weber, mais sa célèbre réplique balaye l'hypocrisie de notre rapport à l'argent. C'est ce rapport qu'explore brillamment Pascal Bruckner dans son dernier essai, La Sagesse de l'argent. Le philosophe force les coffres-forts de nos pensées secrètes et de nos esprits intéressés. Il y trouve des trésors de casuistique mais aussi quelques pièces de profonde honnêteté. Dans cette promenade théologique, géographique, monétaire, il montre, une fois encore, son art de la formule - «L'argent est une fiction que nous avons besoin de toucher pour y croire» -, son sens de la composition (chaque chapitre s'achève par un récit, une anecdote qui illustre et prolonge le propos) et son goût du paradoxe - «La pauvreté seule est matérialiste». Que l'on prenne le parti de l'Oncle Picsou ou celui de Soljenitsyne, qui fustigeait «la prospérité érigée en fin dernière de l'existence, en lieu et place de la noblesse d'esprit», on sort de cette lecture stimulante et nourrissante avec une certitude: à la Bourse des écrivains, Bruckner est une valeur refuge.

LE FIGARO. - Que vous inspire le scandale des Panama Papers ?

Pascal BRUCKNER. - Ce grand déballage peut susciter deux réactions. L'une, pessimiste, y voit la confirmation de la vilenie capitaliste fondée sur la spoliation et le mensonge. La seconde est de considérer que depuis 2008 et la crise des subprimes le monde capitaliste s'est engagé dans une grande campagne d'autocorrection. Le néolibéralisme triomphant, n'ayant plus d'ennemi, après la chute du Mur, a sombré dans la démesure jusqu'à la crise de 2008. Le système a failli sombrer: il est en train de traquer les fraudeurs, de débusquer les paradis fiscaux pour se mettre en conformité avec ses principes. Au nom de l'argent juste, il veut éliminer l'épidémie d'argent sale. C'est un signe de vitalité même si cette purge risque de ne jamais venir à bout de la fraude.

La mise en cause de la Société générale a remis Jérôme Kerviel au centre du débat. Que révèle-t-il de notre rapport à l'argent?

Jérôme Kerviel est un génie du marketing symbolique. Personnage christique, il porte à la fois les péchés de la finance et leur rédemption. Il sait qu'en pays catholique on pardonne au pécheur qui se repent plus qu'au juste qui n'a jamais péché. Felix culpa. D'où le triple soutien à son endroit du Front national, de l'ultragauche et de l'Église. Le trader fou est devenu martyr et pénitent. Quel talent !

Les salaires des patrons sont-ils disproportionnés ?

Aristote, premier grand penseur de l'argent, introduit dans les échanges humains la notion capitale de proportion. Les rétributions monétaires doivent rester dans un équilibre entre ce qui est juste et ce qui est injuste. Tout le monde consent à une hiérarchie des salaires. Elle pouvait aller de un à dix, de un à vingt voire de un à cent dans les années 1970. Nous sommes passés de un à mille ou deux mille. Cela crée deux catégories d'individus. Celle des classes moyennes et populaires, qui s'entendent encore sur le prix des choses, parce qu'ils appartiennent à un monde commun. Celle des grands dirigeants, pour qui le point de repère n'est plus l'homme ordinaire mais la caste des autres patrons anglo-saxons ou chinois avec lesquels ils sont engagés dans une rivalité spectaculaire. Ceux-là sont sortis de l'humanité habituelle et voguent très haut dans l'empyrée des millions. Dans cette configuration, le salarié se sent comme un ver de terre qui regarde une étoile.

Mais si les résultats sont bons ?

C'est toujours au nom du libéralisme qu'on justifie les salaires mirobolants: mais on est là dans un féodalisme de l'argent. Les bons résultats devraient être, à eux-mêmes, leur propre récompense. Ils ne justifient en rien des bonus aussi considérables. D'autant que le succès est toujours le fruit d'un travail collectif. La nouvelle aristocratie de l'argent invoque l'esprit de concurrence mais instaure en fait un socialisme pour les riches.

Pourquoi les salaires délirants des joueurs de foot ne choquent-ils pas?

En pays égalitaire existent les exceptions sidérantes: les stars du football, par exemple, semi-divinités à qui nous passons toutes leurs faiblesses. Nous ne les jugeons plus avec nos critères. À eux sont épargnés la sueur et le travail: ils portent l'espérance d'accéder à la fortune par leur seul talent de joueurs. Personnellement, leurs émoluments m'indignent autant que les autres.

Diriez-vous avec Emmanuel Macron qu'il faut que de jeunes Français aient envie de devenir milliardaires ?

Macron a simplement repris le mot d'ordre de Guizot au milieu du XIXe siècle: «Enrichissez-vous.» De cette formule de bon sens, on a fait le symbole même de l'abjection bourgeoise. Guizot disait une vérité élémentaire: «Enrichissez-vous par le travail matériel et moral afin de pouvoir jouir de tous les privilèges d'un citoyen.» Pour connaître un épanouissement minimal, il faut bénéficier d'une certaine aisance.

Hollande avait confié ne pas aimer les riches…

Le mot de Hollande est habile parce qu'il rencontre la psyché collective des Français dressés, en paroles du moins, contre le Veau d'or. Mais Hollande, en homme de gauche, aurait dû dire: «Je hais la pauvreté, qui dégrade les hommes.» La rhétorique antifinance vise moins à punir les huppés, même si on a menacé un temps de les taxer à 75 %, qu'à faire honte aux classes moyennes et populaires de déployer de grandes ambitions. Il est plus facile de maudire les nababs que d'arracher les déshérités au besoin. C'est tout le paradoxe: pour pouvoir mépriser l'argent, il faut en avoir un peu. C'est quand il manque qu'il règne en maître dans nos vies.

Balzac faisait de l'or et du pouvoir les véritables moteurs de la vie sociale…

«Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié parce qu'il a été proprement fait», dit Vautrin dans Le Père Goriot. Balzac a des excuses. Il a été témoin de la spoliation massive des biens du clergé et de l'aristocratie par un petit nombre d'accapareurs après la Révolution. Pour lui, la classe productive n'existe pas ; ce qu'il voit, c'est la financiarisation de l'économie et le vol généralisé. Cette vision subsiste dans l'inconscient collectif français.

Pourquoi?

La France dans son rapport à l'argent repose sur trois piliers. Le catholicisme, d'abord. Il faut choisir entre Dieu et Mammon. L'argent est le principal concurrent de Dieu sur terre, ce que prouve la condamnation du veau d'or et de l'usure. Péguy, Bloy, Bernanos ont écrit des pamphlets terribles contre le vil métal: «Ce qui me dégoûte, écrit ce dernier, c'est ce que vous souhaitez tous, (…) que vous appelez d'un mot ignoble: l'aisance. (…) Voilà précisément où je voulais en venir: on n'est à l'aise que sur son pot.» La bourgeoisie française, aujourd'hui encore, peut avoir l'argent honteux. Elle pratique volontiers la parcimonie des apparences, veut avoir l'air modeste.

L'aristocratie ensuite. Celle-ci veut jouir de l'argent sans s'abaisser à le gagner, vile activité réservée aux manants et aux marchands. Elle ne s'adonne qu'aux jeux de la cour, aux codes de l'honneur et de la gloire au risque de se voir dépossédée par la bourgeoisie montante. La République, enfin. L'idéal républicain, c'est l'égalitarisme, la passion insatiable par excellence, qui considère chaque privilège ou inégalité comme une survivance de l'Ancien Régime. La France est héritière de ces trois traditions, ce qui explique à la fois sa méfiance du succès et l'espèce de haine envieuse qui accompagne toute réussite.

La religion compte-t-elle encore dans nos sociétés sécularisées?

Si incroyante soit-elle, la société française reste imprégnée des valeurs catholiques, parmi lesquelles une certaine indulgence vis-à-vis du péché et surtout des égarements de l'amour. C'est la fameuse phrase de Lamartine après que Victor Hugo eut été pris en flagrant délit d'adultère, place de la République, avec l'épouse d'un peintre de la cour: «En France, on se relève de tout, même d'un canapé.» Dans l'Hexagone, le tabou est l'Argent, aux États-Unis, c'est le Sexe. Au moment de l'affaire Clinton, certains commentateurs n'ont-ils pas demandé la castration chimique du président? Les Américains compensent leur pudibonderie par un goût illimité du profit, considéré comme vulgaire chez nous.

Quelle différence entre le dollar et l'euro?

Le dollar, avec les figures austères des pères fondateurs et sa devise «Nous avons confiance en Dieu» vous place immédiatement sous injonction divine. En Amérique, l'économie est une branche de la théologie. L'euro, à l'inverse, ne représente que des arches, des ponts, des vitraux: l'Union réduite à un espace marchand, à une salle des pas perdus, sans être transfigurée par un projet politique. En voulant désincarner les nations qui la composent, elle a aussi désincarné sa monnaie. En gommant les anciennes figures de la grandeur européenne, Goethe, Cervantès, Dante, Descartes, Pascal, Vinci, l'euro est devenu une devise désacralisée.

La consommation ne devait-elle pas apaiser l'islamisme?

Bill Clinton, en 1992, promettait un monde où la prospérité matérielle accompagnerait automatiquement l'élargissement du camp démocratique. Un nouveau type anthropologique allait naître, le consommateur universel, détaché de toute appartenance et qui fonderait une histoire nouvelle. Cette utopie s'est fracassée sur les tours du World Trade Center. Les avions de Ben Laden ont rappelé à l'Amérique et aux Occidentaux que la vie matérielle ne règle pas tout, que des milliards d'êtres humains sont encore animés d'une vision religieuse de l'existence et que le profit n'a jamais annulé le conflit.

Et le «doux commerce» dont parle Montesquieu?

Adam Smith critiquait déjà l'utopie du «doux commerce», dans laquelle il voyait le risque d'un abaissement généralisé de la grandeur humaine. L'esprit de boutique allait faire disparaître les codes de l'honneur, l'intransigeance du moine et du soldat. Aujourd'hui même, nous restons imprégnés d'économisme: nous débusquons, sous tous les phénomènes, la seule motivation de l'intérêt, ce qui nous rend impropres à comprendre le terrorisme ou le fanatisme religieux. Les djihadistes nous parlent de Dieu, nous leur répondons exclusion sociale, inégalités sociales ou désastre écologique. On ne peut rêver pire dialogue de sourds.

  1. «Vous verrez : bientôt le CAC 40 entonnera le couplet de la sobriété heureuse.»

 

Pascal Bruckner


L'ancêtre de ces mouvements, c'est Rousseau, lui-même héritier du paupérisme volontaire des ordres religieux. Quand la pauvreté est un choix spirituel, pour une vie de travail et de prière, elle est tout à fait respectable. Ce qui est inquiétant chez les décroissants, c'est leur plaidoyer en faveur de la paupérisation pour tous. Devrions-nous abandonner la recherche médicale, le confort, les voyages et toutes les commodités dont nous jouissons au profit d'un retour à la communauté rurale primitive? Je ne le pense pas.Comment voyez-vous les défenseurs de la décroissance?

Que vous inspirent le phénomène Pierre Rabhi et sa défense de la sobriété heureuse?

C'est un homme qui vit ce qu'il dit et dit ce qu'il vit. Il faut lui reconnaître cette intégrité. Le paradoxe, c'est qu'il fascine le show-biz et les riches. Lui, le héraut du dépouillement volontaire, est l'idole de nos stars hypernarcissiques et multimillionnaires. Leonardo DiCaprio, paraît-il, l'a invité sur son yacht à Saint-Tropez. Comme Pierre Rabhi ne parle pas anglais ni DiCaprio le français, la conversation a dû être frugale! Tout cela tourne parfois au tragi-comique. La vérité est que Pierre Rabhi ouvre à sa façon et sans le vouloir de nouvelles voies au capital: il est, avec son austérité et son agroécologie, un prospecteur de nouvelles richesses, comme les hippies furent malgré eux les pionniers de nouvelles destinations touristiques. Vous verrez: bientôt le CAC 40 entonnera le couplet de la sobriété heureuse.

Quel est votre rapport à l'argent?

Issu d'une famille de la petite bourgeoisie française, qui a connu le déclassement, j'ai tenu longtemps l'argent pour quantité négligeable. Il n'est devenu un souci qu'avec l'âge, la peur de manquer. Quand on est jeune, on peut être fauché, mais on dispose de cette richesse inépuisable qui s'appelle le temps. On entre, en vieillissant, dans l'ordre du calcul, du reliquat. Tout nous est compté. J'ai la chance inouïe de pouvoir vivre de ma plume, certain que les droits d'auteur ne sont pas un salaire mais une grâce. Je n'ai jamais été assez riche pour mépriser l'argent ni assez pauvre pour y renoncer. Comme tout un chacun, j'arbitre en permanence entre mes désirs, mes avoirs et mes dettes. C'est pourquoi je défends l'idée d'une sagesse de l'argent: il est à tout âge l'instrument de la liberté à condition de ne pas tomber dans les pièges qu'il nous tend.

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Published by le modérateur - dans réflexions diverses
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