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21 mai 2016 6 21 /05 /mai /2016 15:13

Deux ministres, Najat Vallaud-Belkacem et Emmanuelle Cosse ont suscité l’hilarité générale sur les réseaux sociaux. Retour sur la question sartrienne de la « situation ».

Hier, les réseaux sociaux se sont beaucoup amusés de deux tweets ministériels dont chacun des sujets n’était pourtant pas très drôle. Le premier était signé de la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem :« Bref, la création de 32.000 postes d’AESH dont 6000 dès 2016, c’est une excellente nouvelle ! » Le second était rédigé de la main de la ministre du Logement, Emmanuelle Cosse : « Je réaffirme la volonté de mettre un hébergement digne pour les #migrants en situation de sans-abrisme. »

Pour le premier de ces deux tweets, l’hilarité générale a évidemment porté sur l’abréviation AESH (Accompagnants des Élèves en Situation de Handicap) qui, précédée de l’apostrophe, vous transporte immédiatement à Racca et ses proches alentours. Sauf que scolariser un enfant handicapé à l’école commune de la République – pas dans une institution spécialisée, mais avec ses voisins et les gosses de son quartier – c’est ce qu’on peut appeler un véritable enjeu de société.

Le second tweet a suscité des rires nerveux chez ceux qui se découvraient une inclination subite pour l’orthodoxie syntaxique. À grands renforts de « lol » et de « smileys » en tout genre, ils interdisaient soudain à quiconque de traduire l’anglais « homelessness » par « sans-abrisme ». Et nul évidemment n’a trouvé aucun paradoxe à critiquer, sur Facebook et Twitter – pardon, sur le « Livre des Visages » et sur le « Gazouilleur » – l’anglicisme un peu branquignole de Mme Cosse.

Rions de la situation des uns et des autres

Rions un bon coup donc, puisque tout est drôle, qu’il faut rire de tout et que rien désormais ne compte plus que la forme. Arrêtons cependant juste un peu, non pour faire chialer dans les chaumières sur le sort des gamins handicapés, des migrants et des sans-abris. Juste pour voir ce qui cloche dans le « discours » ministériel.

Le problème commun à ces deux tweets, c’est de reposer sur l’expression « en situation ». C’est un trait commun à toute la novlangue. Il n’y a plus de handicapés, mais des « personnes en situation de handicap ». C’est l’unique raison pour laquelle, au ministère de l’Éducation nationale, l’abréviation « AESH » a été formée. Si cela n’avait pas été le cas, la ministre se serait félicitée de « la création de 32.000 postes d’AEH », c’est-à-dire d’Accompagnants d’Elèves Handicapés. Si le ministère n’avait pas égaré ses neurones entre deux circulaires ineptes, on se serait même contenté de l’abréviation plus répandue d’Auxiliaires de Vie Scolaire (AVS) plutôt que d’inventer des sigles calamiteux.

De la même manière, dans le champ de l’action sociale, on ne parle plus de « pauvres » ou de « précaires », mais de« personnes en situation de pauvreté » et de « personnes en situation de précarité ». Quand on a forgé ces expressions, cela partait de l’une de ces bonnes intentions dont l’Enfer, nous dit-on, est pavé. Il ne s’agissait pas d’édulcorer la réalité, mais de réintroduire l’idée de « personne humaine » dans des situations qui sont humainement difficiles.

La victoire posthume de Sartre sur Mounier

Sauf que les conséquences suivent rarement les intentions. L’idée de personne est partie, la situation est restée. C’est la victoire posthume de Sartre sur Mounier : la situation l’a emporté sur la personne. On voulait rendre sa propre dignité à chaque personne humaine, on ne la renvoie finalement plus qu’à sa situation. Si l’on en était resté aux intentions initiales, on parlerait de « personnes en situation de formation et de handicap », mais certainement pas« d’élèves en situation de handicap ». De même, on parlerait de « personnes en situation de migration et de sans-abrisme », non pas de « migrants en situation de sans-abrisme ».

Cet emploi abusif de l’expression « en situation » ne veut, en soi, absolument rien dire. C’est d’ailleurs le propre de la novlangue de préférer ne rien dire, c’est-à-dire se taire, plutôt que de décrire la réalité. Chez Sartre, tout homme est nécessairement « en situation ». Sa liberté(1), sa conscience, la nature qu’il pense ou croit être sienne, les accidents qui l’affectent ne sont donnés à cet être jeté dans le monde que dans des situations réelles et éprouvées. Rien n’existe dans le monde qu’en situation.

On m’objectera que c’est précisément la raison pour laquelle la ministre du Logement parle de « migrants en situation de sans-abrisme ». Les sans-abris ne le sont pas ontologiquement : il n’est aucune fatalité à vivre sans aucun toit… Elle a raison. Mais alors, pourquoi Emmanuelle Cosse, dans le même membre de phrase, ne parle-t-elle pas de« personnes en situation de migration » ? Est-ce à dire qu’elle « essentialise » les migrants, les condamnant à un exil aussi long qu’ontologique ? Bien sûr que non.

Najat Vallaud-Belkacem et Emmanuelle Cosse ne sont que des victimes collatérales et consentantes des dommages auxquelles elles-mêmes souscrivent. C’est la grande nouveauté de la guerre du langage qui aujourd’hui fait rage : les principaux protagonistes dégoupillent une grenade qu’ils se collent instinctivement dans la bouche.

Rien ne veut plus rien dire

Il n’y a, en vérité, plus aucune sorte de philosophie là-dedans. Ni même de sophisme. On emploie l’expression « en situation » pour faire bien et se conformer aux usages négligents du temps. On dénature la langue française en plaçant à chaque phrase d’odieux « -e » pour qualifier le genre de la personne à laquelle on s’adresse, tout en oubliant les règles élémentaires de la galanterie qui interdisent à tout homme de flatter le cul d’un femme comme s’il s’agissait d’une pouliche. On fait comme si on pensait à ce qu’on disait et, pire, à ce qu’on faisait. Mais on ne pense plus, en fin de compte, à rien. Car la pensée est exigeante. Les réseaux sociaux un peu moins. Ils paissent, vachards, dans les prés de l’instant et se nourrissent du seul ricanement des hommes.

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Published by FRANÇOIS MICLO - dans réflexions politiques
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commentaires

Romain Christian 21/05/2016 17:19

Remarque néanmoins : cette expression "dédouanante" qui prétend éviter l'essentialisation trouve son origine dans une confusion entre les deux sens du verbe "être". Une confusion que la langue espagnole, par exemple, évite en employant deux mots différents : "ser" pour l'être essentiel, pour l'identité ("je suis français") et "estar" pour l'être transitoire ("Je suis dans l'escalier", "je suis fatigué"). Si les fans de cette expression étaient conséquents avec eux-mêmes, ils ne diraient jamais "Je suis fatigué" ou "Je suis malade" mais "Je suis en situation de fatigue" ou "Je suis en situation de maladie". De même, ils ne diraient pas "Je suis aux toilettes" mais "Je suis en situation de miction".