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30 janvier 2016 6 30 /01 /janvier /2016 16:49

 Le mot «réactionnaire» est à la mode et décliné de nombreuses manières pour désigner un ensemble d'intellectuels pourtant hétéroclite. Jean-François Kahn revient sur la définition et les limites sémantiques de ce mot fourre-tout.

Je ne sais plus quel mauvais esprit disait «intellectuel de gauche, en France, c'est comme primitif flamand, c'est un pléonasme».

Apparemment c'était hier.

Car voilà qu'un intellectuel de gauche emblématique, Daniel Lindenberg, écrit dans le quotidien Le Monde, cette phrase qui nous vaut, en réaction, des gros titres et des pages entières de débats «constat sans appel (si c'est sans appel, ça ne se discute pas): la pensée réactionnaire a largement gagné la bataille des idées. Les démocrates et les partisans de l'égalité sont minoritaires».

À ce jugement sans appel, on aurait bien des raisons de faire appel. Mais surtout, qu'entend-on exactement par «pensée réactionnaire»? Chateaubriand fut un écrivain réactionnaire, Baudelaire un poète réactionnaire, Vincent d'Indy un musicien réactionnaire. Or ils partageaient, en effet, aux côtés d'un Veuillot ou d'un Barbey d'Aurevilly, plus tard d'un Léon Bloy, la même phobie du républicanisme, de la laïcité et de la démocratie.

Mais il apparaîtrait qu'aujourd'hui on pourrait être républicain, laïc, démocrate et «réactionnaire». Et d'autant plus réactionnaire même qu'on serait d'autant plus républicain, laïc et démocrate. Mieux: un laïc qui se réclamerait de l'anticléricalisme voltairien, un républicain qui voudrait revenir en matière scolaire à l'esprit de Jules Ferry, un démocrate qui se reconnaîtrait en Clemenceau plus qu'en François Hollande, serait considéré comme un archéo-réactionnaire.

Qu'est-ce qu'un réactionnaire?

Quand notre ministre de l'Économie, Emmanuel Macron, remet en cause certains des plus emblématiques acquis sociaux, dont se prévaut la gauche, au nom de la nécessité de dérigidifier, de fluidifier le marché du travail, il se conduit objectivement, au sens propre du terme, en réactionnaire. Est-ce à dire qu'il est dans l'erreur totale?

Si je dis qu'il faudrait détruire certains murs de béton qui nous cachent la mer, c'est évidemment réactionnaire: est-ce pour autant insensé?

Lorsque ce pourfendeur radical de la pensée «néo-réactionnaire» qu'est le philosophe d'extrême gauche Alain Badiou préconise un retour à un communisme maoïste purifié, ne se positionne-t-il pas lui-même, et toujours au vrai sens du mot, en «ultra-réactionnaire»?

Bernard-Henri Lévy publie cette semaine un ouvrage osé et brillant dans lequel il appelle à l'exorcisme des maux qui nous rongent et le rongent par le retour à la centralité du judaïsme et du «Talmud», se réclame de Moïse contre Spinoza, voue à Bossuet une admiration qu'il refuse à la philosophie des Lumières, rejette la «révolution» et récuse le «progressisme». Livre réactionnaire par excellence. Et pourtant, ceux qui fulminent contre cette supposée offensive triomphante de la pensée néo-réactionnaire, qui englobe en vrac Zemmour, Finkielkraut, Houellebecq, Onfray, Régis Debray, Richard Millet et Elisabeth Badinter - c'est un peu comme si on mettait dans le même sac Léo Ferré, Barbara, Carlos et Annie Cordy sous prétexte que c'est de la chanson -, ceux-là donc n'auraient pas l'idée d'y joindre BHL. Pourquoi? Parce qu'ils sont un peu de la famille?

Dira-t-on qu'être réactionnaire c'est se dresser contre la modernité? Mais alors les écologistes, quand ils s'opposent aux OGM, au nucléaire, aux tours urbaines et aux autoroutes, sont typiquement réactionnaires.

Concept valise en réalité dans lequel on peut fourrer n'importe quoi.

On a même étiqueté Natacha Polony en néo-réac. Or, une pourfendeuse de cette engeance nous explique, dans une autre tribune du Monde, que le réac est un mâle de plus de 50 ans. Et qu'il est blanc, ajoute-t-elle. Donc, Dieudonné est progressiste.

Le réactionnaire type, nous explique Libération, est celui qui tolère l'islamophobie. Mais on pourrait aussi bien prétendre qu'anathémiser toute critique des religions, répudier Voltaire, rejoint ce qu'on eut qualifié, il y a cinquante ans, d'idéologie typiquement réactionnaire. L'agnosticophobie serait-elle seule devenue progressiste?

Daniel Lindenberg écrit «un groupe important d'intellectuels et d'écrivains venus de l'extrême gauche sont passés, au nom de la découverte du «réel» - un vieux procédé rhétorique quand on «vire sa cuti» -, de la 

gueule de bois post-utopique au désaveu de la société ouverte et égalitaire». Phrase inouïe. Ainsi la découverte du «réel», l'acceptation de la confrontation avec le réel, ne serait qu'un procédé rhétorique. Ce qui ne serait pas rhétorique serait de se voiler la face. Ainsi, une évolution - telle, car c'est dans les deux sens, celle de Victor Hugo, par exemple, passant de droite à gauche, ou celle, dans le même sens, de François Mitterrand - ne serait pas le résultat d'une réflexion ou d'une introspection, mais simple «virage de cuti». Problème médical en somme. Qui se soigne.

Mais il y a pire. La presse de gauche s'alarme, et pour le coup elle a raison, de la montée d'un courant effectivement néo-réactionnaire, néo-maurrassien si on préfère (franchement, certains excès inouïs de haine anti-Taubira, en témoignent), dont les scores électoraux du Front National sont un signe.

Elle décrète même, faisant ainsi preuve d'un défaitisme qui confine à la crise neurasthénique de désespoir, que ce courant a totalement gagné la partie, qu'il domine largement désormais la vie intellectuelle.

Ce n'est absolument pas exact. Mais admettons que cela le soit. Alors, ces vaincus assumés devraient se poser cette question: pourquoi devraient-ils s'interroger? Pourquoi, alors qu'au départ le rapport de force était à notre avantage, que nous étions médiatiquement et politiquement majoritaires, que nous contrôlions le champ éditorial, que nous dominions en majesté l'espace dévolu au débat intellectuel, pourquoi avons-nous perdu la guerre? Pourquoi, après l'échec de nos offensives, nos défenses ont-elles été enfoncées? Quelles erreurs a-t-on commises? Pourquoi nos armes se sont-elles révélées inadaptées? Pourquoi notre stratégie s'est-elle retournée contre nous?

Imagine-t-on qu'après un tel désastre, s'il s'agissait d'une armée, nul De Gaulle n'exigerait des comptes et n'interpellerait l'état-major?

Et bien là, non. Aucune autocritique. Aucun retour sur soi. Aucune interrogation sur la cause d'une si étrange et amère défaite.

La seule explication est celle-ci: nos adversaires sont méchants et c'est pourquoi nous avons perdu.

 

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Published by le modérateur - dans réflexions politiques
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