Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Aimer Béthune
  • Aimer Béthune
  • : Le blog d' "Aimer Béthune" : infos diverses sur la vie béthunoise et tant d'autres choses...
  • Contact

Recherche

28 octobre 2015 3 28 /10 /octobre /2015 10:24

Jacques Gautrand : Si le consommateur peut paraître bénéficier à court terme de la baisse des prix, il est aussi un « producteur », travaillant de plus en plus dans le secteur des services.

 

L’économie dite « participative » ou « collaborative » (sharing economy en anglais) suscite beaucoup d’espoirs et d’engouement, notamment auprès des jeunes générations qui y voient une alternative à un capitalisme « sans foi ni loi ». Bien avant le règne d’Internet se sont développées des organisations fondées sur le partage et la mutualisation de ressources telles que les coopératives, les sociétés mutualistes, les associations et fondations, les « SEL » (systèmes d’échanges locaux, nés au Canada), les « tontines » financières… Des organisations qui existent toujours et, pour certaines, qui prospèrent…

L’essor fulgurant d’Internet et des réseaux sociaux a universalisé les notions de « collaboration », de « partage », de « communautés », tout en faisant le succès de plateformes de mise en relation entre offreurs et usagers de services, dont les plus célèbres sont aujourd’hui Airbnb, Uber, BlaBlaCar, Drivy, Lending Club… La caractéristique de ces opérateurs est que leurs « clients » peuvent être aussi, alternativement, des « prestataires ». Les débats et controverses, voire les actions judiciaires, visant ces symboles de l’économie dite « participative » nous incitent à interroger ce que l’on présente comme de « nouveaux modèles entrepreneuriaux ».

1. Création de valeur, mais pour qui ?

L’intention affichée de l’économie participative est de « faciliter la vie quotidienne des gens », de « la multitude » (1), en impliquant le consommateur final, l’usager, dans le processus même de production du service : covoiturage, échange d’appartements, prêts entre particuliers, échanges de services, co-conception… Pour autant, les entreprises qui opèrent dans ce domaine n’ont pas choisi dans leur majorité un statut coopératif/associatif pour se développer. Ce sont des sociétés privées à but lucratif, pour la plupart créées selon le modèle des « start-up ». C’est-à-dire qu’avant même de réaliser leurs premiers bénéfices, elles lèvent des capitaux importants auprès d’investisseurs en capital-risque, séduits par des promesses de fortes plus-values lors de la revente d’actions de ces sociétés.

L’une des sorties « royales » visées par les investisseurs est la Bourse. Autour des valeurs « high-tech » et « TIC » (Internet/Télécom) se sont créées, depuis le début du XXIe siècle, des bulles spéculatives qui induisent des valorisations extravagantes de ces sociétés, sans lien direct avec leurs « actifs tangibles ». Ainsi Airbnb qui ne possède aucun hôtel vaut beaucoup plus cher en Bourse que le groupe Accor et ses 3 700 hôtels dans le monde !

Sur quels « actifs » repose la survalorisation capitalistique de ces nouveaux acteurs ? Ce ne sont plus, comme dans l’économie traditionnelle, des immobilisations matérielles (immobilier, machines, véhicules, équipements…) qui font la valeur de ces entreprises. Celle-ci repose essentiellement sur la performance de leur processus de mise en relation quasi instantanée entre des demandes et des offres de services (leurs algorithmes). Ainsi que sur la taille de leur « communauté » de « membres », c’est-à-dire leur fichier d’utilisateurs/prestataires (BlaBlaCar revendique 20 millions de membres dans 19 pays).

Les investisseurs qui risquent leur argent dans ces sociétés font le pari que, dans leur portefeuille de participations, une sur vingt ou cinquante deviendra un Aibnb ou un Lending Club… Mais si on médiatise ces « pépites », on ne parle que très rarement des centaines de start-up qui s’arrêtent faute d’avoir trouvé leur marché…

La pérennité de ces plateformes suppose aussi qu’une « foule » considérable d’individus investisse, à titre personnel, dans l’actif qui permettra de délivrer le service recherché : la mise à disposition d’un appartement, une voiture, un prêt d’argent, etc. Le modèle de ces plateformes consiste donc à transférer à la « multitude » la prise du risque capitalistique qui, naguère, était assumée par l’entrepreneur lui-même sur ses propres deniers et à ses risques et périls…

Les opérateurs de l’économie « participative » se cantonnent dans un rôle d’« agrégateur » et d’« aiguilleur » entre demandes et offres de services, en investissant les fonds levés dans des logiciels et un « back-office ». Ceci pose la question du partage de la « plus-value » financière entre les propriétaires de la plateforme et la « foule » des prestataires/contributeurs. Il serait logique et légitime que ces sociétés, à l’instar de ce que font les coopératives, partagent avec « la multitude » de leurs milliers/millions de « membres » (à la fois prestataires et micro-investisseurs) une partie de leur survalorisation boursière, sous forme, par exemple, de distributions gratuites d’actions. Ainsi l’économie « participative » mériterait pleinement son nom, puisque la propriété de la tête de réseau serait, elle aussi, partagée.

2 . Demain, tous free-lance ?

Un procès s’est ouvert, cet été à San Francisco, opposant Uber à plusieurs de ses chauffeurs « indépendants » qui demandaient à être requalifiés en salariés de l’entreprise. S’ils obtenaient gain de cause, la société californienne devrait leur reverser tous les arriérés de cotisations sociales et de retraite. Et surtout, ce procès pourrait se transformer en une « class action » ouvrant la possibilité aux 160 000 chauffeurs free-lance d’Uber de revendiquer les droits de salarié qu’ils auraient pu toucher… Si tel était le cas, le business model de l’entreprise s’effondrerait. Mais cela induirait l’idée que les travailleurs indépendants ne le sont que « par défaut » et qu’ils ne désirent qu’une chose, c’est redevenir des salariés… Or, on observe, dans la plupart des pays, un développement du travail indépendant « choisi » et une stagnation du salariat classique.

Il n’empêche, le succès populaire et médiatique d’Uber a fait naître dans l’opinion publique une nouvelle menace baptisée « ubérisation » de l’économie… L’exercice de beaucoup de métiers, essentiellement dans les services, ne va-t-il pas être remis en cause par des armées d’électrons libres proposant des prestations à prix cassés ? L’exemple le plus souvent cité est celui des traiteurs « à domicile » qui se jouent des charges qui pèsent sur les restaurateurs en place. Mais des professions normées comme la comptabilité, la finance, l’immobilier… s’interrogent à leur tour. Le mérite de l’économie « participative » est qu’elle incite tous les acteurs à réfléchir sur le sens et la place du salariat dans notre société, et, du coup, à repenser la protection sociale, historiquement imbriquée au salariat.

3. La course au prix le plus bas comme seul horizon d’une économie de services ?

Enfin, troisième question, quelles sont les conséquences la recherche systématique du « low-cost » ? L’une des principales promesses des plateformes « participatives » est de faire faire des économies aux membres de leurs « communautés » en leur apportant des services les moins chers du marché, et en leur permettant aussi de monnayer leurs propres prestations. Il faut néanmoins s’interroger sur les effets pernicieux de la systématisation, depuis une trentaine d’années, de la course effrénée aux prix bas. Tendance encouragée, il est vrai, par les stratégies marketing de la grande distribution – dominant le commerce de détail – et aussi par les pouvoirs publics.

Historiquement, on peut faire un lien entre l’augmentation continue du prix des énergies fossiles, suite aux trois chocs pétroliers, et la recherche systématique des prix les plus bas dans les achats quotidiens de biens. Une tendance aujourd’hui étendue aux services. Si le consommateur peut paraître gagnant à court terme, il est aussi un « producteur », travaillant de plus en plus dans le secteur des services (les trois-quarts des activités aujourd’hui !). Il scie donc sa propre branche, en dévalorisant le prix de son travail. Car dans les services, c’est l’humain qui constitue à la fois le coût principal et la principale valeur ajoutée.

Réfléchissons aux conséquences à moyen-long terme d’un modèle uniquement fondé sur l’obtention du prix de prestation le plus bas : destruction de valeur globale, perte de repères, destruction d’emplois, dévalorisation de certains savoir-faire… Des prix toujours plus bas provoquent aussi des effets psychologiques en termes de « perte d’estime » pour certains services, pourtant très précieux dans la société contemporaine. L’exemple le plus frappant est celui des prestations d’assistance à domicile qui, du fait de l’allongement de l’espérance de vie et de l’augmentation du nombre de personnes « dépendantes », devraient être une voie royale tant d’un point de vue professionnel que comme facteur-clé de lien social. Or la spirale « dépréciative » entraîne un déficit de vocations et un manque de travailleurs qualifiés dans ce secteur…

En stimulant la créativité, l’innovation, l’économie dite « participative » est un facteur indéniable de renouvellement de l’économie traditionnelle. La concurrence est bonne en soi, mais elle ne doit pas être sauvage. Dans l’économie « servicielle » dans laquelle nous sommes entrés, la concurrence doit être organisée pour contribuer au « bien commun ». Le prix le plus bas ne doit pas être l’idéal ultime. Nous devons réussir, dans nos sociétés modernes qui privilégient le souci d’autrui, à développer une éducation et une prise de conscience collective afin que la notion de « juste prix » soit préférée à celle de prix le plus bas.

Il y aurait, en effet, un paradoxe insupportable à ce que des entreprises qui se réclament de la culture « participative », obtiennent des survalorisations capitalistiques extravagantes alors qu’elles distribuent des services à « vil prix ».

Qui est Jacques Gautrand...

http://www.consulendo.com/Jacques-Gautrand-parcours.html

Partager cet article

Repost 0
Published by le modérateur - dans réflexions diverses
commenter cet article

commentaires